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LAKMÉ de Léo Delibes (1836-1891)
Octobre 2013

temple hindou à singapourTemple hindou, Singapour

Lorsqu'on évoque Lakmé, on a souvent droit à deux réflexions, parfois aux deux ensemble. «Ah, cette vieillerie française». «Ah, l'air des clochettes». La première est profondément injuste et la seconde gravement réductrice. Lakmé n'a pas vieilli car la musique de grande qualité ne vieillit pas. Il y a dans cette partition une touche d'originalité irrésistible, un goût du raffinement poussé à l'extrême, de la musique pure, désincarnée, cristalline et sans ostentation. Et puis surtout de la voix, de la voix et encore de la voix. Si on osait une image inappropriée historiquement, on pourrait dire que c'est un des sommets du «bel canto» français. Sans compter une intrigue indémodable, l'opposition entre le monde civilisé européen et l'univers exotique. Et une richesse d'airs, de duos et d'ensemble qui dépasse largement l'idée que l'on se fait de Lakmé.

léo delibesLéo Delibes

suite Léo Delibes est né le 21 février 1836 dans la Sarthe, à Saint-Germain du Val. Il est le fils d'un fonctionnaire et d'une musicienne et le petit-fils d'un chanteur d'opéra. Il a participé à la création du Prophète de Meyerbeer à l'âge de treize ans, parmi d'autres petits chanteurs de la Madeleine. Au Conservatoire, il étudie l'orgue et la composition. Dans sa carrière débutante, deux activités l'occupent parallèlement : organiste de Saint-Pierre de Chaillot le jour, il est, le soir, chef de chant au fameux Théâtre Lyrique où il aura la chance de travailler sur des créations remarquées, le Faust de Gounod, Les Pêcheurs de perles de Bizet et Les Troyens à Carthage de Berlioz. Son attirance pour la scène est réelle. Lorsqu'il commence à composer, c'est pour les Folies nouvelles que dirige l'un de ses collègues, Florimond Ronger dit Hervé. A vingt ans, il débutera avec sa première opérette «Deux sous de charbon ou le suicide du bigorneau». En treize ans, il apportera neuf titres au répertoire des Bouffes-Parisiens d'Offenbach, dont L'Omelette à la Follembuche sur un livret de Labiche. Sa nomination de chef de chœur à l'Opéra de Paris l'amène à s'intéresser à l'art chorégraphique. Il y gagnera son premier triomphe incontestable avec le ballet Coppélia, devenu pilier inamovible du répertoire. C'est désormais sur les traces de Meyerbeer, de Bizet et de Lalo qu'il s'engage. Il admire Wagner, sans toutefois partager ses convictions. Wagner au sujet duquel il confiera: «Pour ma part, je suis reconnaissant des émotions très vives qu'il m'a fait ressentir, des enthousiasmes qu'il a soulevés en moi. Mais si, comme auditeur, j'ai voué au maître allemand une profonde admiration, je me refuse, comme producteur, à l'imiter».

 

Shiva et ganeshShiva et Ganesh



 

 

 

La route de Delibes est désormais jalonnée de succès. En mai 1873, l'Opéra-Comique affiche Le Roi l'a dit. En 1880, c'est Jean de Nivelle et en 1883 Lakmé, oeuvre avec laquelle il va conquérir Paris et le monde. En 1884, il est élu à l'Institut au fauteuil de Victor Massé. Le 16 janvier 1891, Delibes s'éteint, frappé d'une congestion. Il a cinquante-cinq ans et laisse derrière lui un opéra inachevé, Kassya.

pierre lotiPierre Loti

Le livret de Lakmé, signé Edmond Gondinet et Philippe Gille, a certainement des origines multiples. On en prête en partie la paternité à l'envoûtant roman autobiographique de Pierre Loti «Rarahu ou le Mariage de Loti», paru en 1880. Mais c'est aussi du côté des écrits de Théodore Pavie (1811-1896) qu'il faut chercher d'importantes similitudes. Si Delibes a réellement été enthousiasmé à la lecture de Loti, l'intrigue de son opéra reste, à part des points de ressemblance que l'on peut déceler dans de nombreux opéras exotiques de l'époque, assez éloignée de l'histoire de la petite tahitienne Rarahu. Parmi les ouvrages de l'érudit voyageur Théodore Pavie, se trouvent des Scènes et récits des pays d'outre-mer (1853), regroupant douze récits dont trois se déroulent en Inde: Les Babouches du Brahmane (Scènes de la vie anglo-hindoue), Soughandie (Histoire indienne) et Padmavati (Récit de la côte de Coromandel). C'est donc également là que Gondinet et Gille ont pris non seulement des idées mais aussi des descriptions à la lettre. Notamment, Nilakantha, le brahmane des Babouches ressemble fidèlement au père de Lakmé et possède, lui aussi, une fille dévouée.

L'intrigue se déroule aux Indes, à l'époque de la conquête coloniale anglaise.

dessin de paul destez pour l'acte I, opéra comiqueDessin de Paul Destez pour l'acte I, Opéra Comique

Acte I: Le brahmane rebelle Nilakantha officie dans son temple secret en pleine jungle indienne. Il célèbre le culte interdit et rêve de vengeance pendant que sa fille la prêtresse Lakmé, dont il a fait une déesse incarnée, prie les dieux Durga, Shiva et Ganesha. Une fois la cérémonie terminée, il part pour la ville proche dans laquelle doit se tenir le lendemain une grande fête. Lakmé et sa servante Mallika décident de rechercher sur le fleuve la fleur sainte de lotus bleu. Elles montent dans une barque et s'éloignent. Entre les arbres, on entend des rires qui annoncent l'arrivée d'un groupe de Britanniques. C'est Ellen, la fille du gouverneur, accompagnée de son amie Rose, de sa gouvernante Miss Bentson, de son fiancé Gérald et d'un autre officier britannique, Frédéric. Ils s'aventurent dans le jardin en plaisantant sur les différences entre l'Inde et l'Europe. Bientôt, cependant, conscients du danger que leur fait courir leur curiosité, ils décident de se retirer.

temple de maduraiTemple de Madurai

Gérald reste seul pour prendre le dessin de bijoux laissés derrière elle par Lakmé et tombe sous le charme. Lakmé et Mallika reviennent les bras chargés de fleurs. Surprise par la présence de Gérald, elle dissimule sa frayeur et éloigne ses serviteurs pour s'entretenir avec cet étranger. Les deux jeunes gens engagent alors une conversation de plus en plus passionnée. L'amour finit par les étreindre. Nilakantha revient et s'étant aperçu que sa retraite a été violée, il jure vengeance.

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décor acte II par chatinièreDessin de Chatinière pour l'acte II

Acte II: Le lendemain, le marché du matin s'achève sur la place du village dans une grande agitation. Miss Bentson a du mal à surveiller Ellen et à se débarrasser des vendeurs et diseurs de bonne aventure. Après le marché, c'est le temps de la fête lors de laquelle on va danser sur toutes les places et chanter à tous les coins de rue. Déguisés en mendiants, Lakmé et Nilakantha apparaissent. Le prêtre cherche à se venger et oblige sa fille à chanter pour que celui qui l'a outragée la reconnaisse et se trahisse. Lakmé chante la légende de la fille du paria qui, à l'aide d'une baguette ornée de clochettes, est venue en aide à un étranger perdu dans la forêt, lequel n'était autre que Vishnou, le fils de Brahma. En récompense, le dieu l'emmène avec lui dans les cieux. Nilakantha oblige sa fille à chanter encore et encore jusqu'à ce qu'elle tombe d'épuisement. Alors seulement, surgissant de la foule, Gérald se précipite à son secours et se fait remarquer. Tout à la préparation de sa vengeance, Nilakantha confie sa fille à la garde du fidèle Hadji qui ne songe, en fait, qu'à prévenir les désirs de Lakmé. Grâce à Hadji, Lakmé propose à Gérald de la suivre dans la forêt où ils partageront l'eau sacrée. Malgré les exhortations de Frédéric, Gérald ne songe plus qu'à Lakmé. A ce moment, Nilakantha surgit de la foule, frappe Gérald et s'enfuit. Hadji se précipite sur le blessé et l'emporte.

livret de lakméLakmé, livret

Acte III: Dans une cabane au fond de la forêt, Lakmé veille sur Gérald, hors de danger. On entend au loin des amoureux qui vont boire à la source sacrée l'eau qui doit les unir à jamais. Lakmé veut s'y rendre aussi et rapporter une coupe du breuvage miraculeux. En son absence, Frédéric tente de convaincre Gérald de rejoindre son régiment et sa fiancée. A son retour, Lakmé remarque un changement dans le regard de son amant. Avant de lui présenter la coupe, elle se détourne pour mordre la fleur mortelle d'un datura. Gérald boit à son tour sans remarquer que Lakmé faiblit entre ses bras. Apparaît alors Nilakantha toujours animé d'un désir de vengeance. Avant qu'il ne frappe Gérald, Lakmé lui révèle qu'il a bu dans la coupe et qu'il est donc devenu sacré. Lakmé expire et Nilakantha rend grâce aux dieux qui vont accueillir Lakmé auprès d'eux.

Lakmé n'est pas vraiment une oeuvre dramatique. Certes, il y a une intrigue avec des ressorts théâtraux efficaces. Toutefois, son attrait n'est pas là. Ses qualités sont d'un autre ordre, poétique, onirique. C'est une sorte de songe, de fable, de parabole. Ce sont des moments suspendus de pure beauté musicale. La séduction harmonique et le charme mélodique de Lakmé finissent toujours, malgré les préjugés, par opérer et font regretter de ne pas y avoir succombé plus tôt. Le fameux air des clochettes est tout sauf gratuit et n'est de loin pas qu'un «simple» exercice de virtuosité. Il revêt dans le drame un rôle important et dénote l'ambivalence de Lakmé, entre la fidélité à son père et à ses dieux et les prémices de son amour pour Gérald. Déchirée entre ces deux pôles de contrôle, d'une part le père tyrannique et d'autre part l'amant impossible, Lakmé finira par choisir le sacrifice. Tant par la qualité de la musique, la pureté - parfois sublime - du chant, le caractère indémodable de l'opposition entre des cultures que tout sépare, Lakmé mérite plus que jamais d'être sous les feux de la rampe.

A écouter:
R. Bonynge, Orchestre de l'Opéra de Montecarlo, Sutherland, Vanzo, Bacquier, Berbié, Annear,1967, Decca (2 CD)
- M. Plasson, Orchestre du Capitole de Toulouse, Dessay, Kunde, van Dam, Haidan, Petibon, 1998, EMI (2 CD)

 

 

 

 

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