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Dix incontournables absolus de l'opEra selon...

... LUCA ZOPPELI

1. Così fan tutte, créé à Vienne au Burgtheater le 20 janvier 1790, Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)

Certes, Figaro est la machine théâtrale et psychologique la plus parfaite qui soit. Et sans Don Giovanni l’histoire de la culture européenne aurait été différente. Toutefois, Così fan tutte, jeu parodique et pensif sur les conventions et les reflexes du langage littéraire et musical, synthétise tout, et se moque de tout. On comprend que nos émotions et nos comportements, même si nous les croyons spontanés, sont façonnés par les habitudes da la culture et du langage. (Non, Mozart n’a pas lu Derrida! Et pourtant…)

R. Jacobs, Concerto Köln, Gens, Fink, Güra, Boone, Spagnoli, Oddone, 1998, harmonia mundi (3 CD)

2. Der Ring des Nibelungen, créé à Bayreuth les 13, 14, 16 et 17 août 1876, Richard Wagner (1813-1883)

der ring

D’accord, je triche un peu: en incluant l’Anneau, je me garantis en fait quatre opéras d’un coup. Il me serait difficile de renoncer au vertige mythique de l’Or du Rhin, à l’angoisse tragique de Wotan et de Brünnhilde dans la Walkyrie, au conte de fées de Siegfried, à la sombre peinture du Crépuscule. Toutefois, je maintiens que l’Anneau est un seul drame, une seule histoire du monde, un seul flux de musique qui se métamorphose à mesure que tout évolue. D’ailleurs, à l’âge heureux où l’on a du temps, je m’enfermai dans ma chambre pour l’écouter de suite, quinze heures sans arrêt. Parmi les plus beaux souvenirs de ma vie!

H. von Karajan, Fischer Dieskau, Kelemen, Talvela, Vickers, Janowitz, Veasey, Crespin, Thomas, Dernesch, Lurwig, Berliner Philharmoniker, 1966-1970, DG (14 CD)

3. Don Carlos,  créé le 11 mars 1867 à l'Opéra de Paris, Giuseppe Verdi (1813-1901)

don carlos

Malgré le mythe gastronomique qui en ferait un symbole de l’«italianité», Verdi est le dramaturge le plus cosmopolite du XIXe siècle, et Don Carlos (du Schiller revisité, en français, pour Paris) me semble à la fois le sommet de son œuvre, et celui de l’histoire de l’opéra français. Observation impitoyable des mécanismes des rapports politiques et familiaux, dénonciation anticléricale, analyse féroce qui démasque toute relation personnelle comme relation de pouvoir, pour ensuite étudier le vide béant que cela laisse dans les cœurs. Epoustouflant, mais attention: rigoureusement en cinq actes – et en français, la langue qui permet à Verdi d’atteindre enfin la souplesse mélodique souhaitée.

A. Pappano, Orchestre de Paris, Alagna, van Dam, Hampson, Matila, Meier, Halfvarson, 1996, EMI (3 CD)

4. La Cenerentola, créé au Teatro Valle à Rome le 25 janvier 1817, Gioacchino Rossini (1792-1868)

La Cenerentola

Au nonsense du comique délirant, (la «folie organisée et complète» que Stendhal entendait dans la musique de Rossini), s’ajoutent ici l’étude des types sociaux, la satire des mœurs et des vanités, soutenues par un livret génial à l’invention linguistique foisonnante (très difficile, hélas, à rendre en traduction). Hystérie de petits notables prétentieux, cupidité, comédie grotesque des titres et des honneurs, la musique dessine tout dans les moindres détails ; périodiquement, tout s’arrête et s’écrase contre la prise d’acte de l’absurde. Dans le mécanisme à horlogerie des concertati, l’on perçoit le vide derrière les masques...

C. Abbado, Scottish Opera Chorus, London Symphony Orchestra, Berganza, Guglielmi, Zannini, Alva, Capecchi, Montarsolo, 1999, DG (2 CD)

5. L’Incoronazione di Poppea, créée au Teatro Grimano (Santi Giovanni e Paolo) de Venise, 1642-1643, Claudio Monteverdi (1567-1643) (et collaborateurs?)

popée

À la fin de sa vie, ayant traversé deux ou trois époques de l’histoire, Monteverdi nous livre un drame à la fois tragique et bouffon, pathétique et grotesque, politique et sensuel, appuyé sur une musique qui se métamorphose à chaque instant, qui puise à la fois dans l’humanisme de la Renaissance et dans la séduction du «Baroque». Mais l’opéra, ne l’oublions pas, c’est également de l’artisanat collectif, c’est une culture partagée: le livret de Busenello est parmi les plus beaux qui existent, et un collaborateur anonyme a sans doute achevé la partition, sans chutes de qualité (ce duo final!). Un sommet rare de totalité expressive.

R. Jacobs, Concerto Vocale, Borst, Laurens, Larmore, Köhler, Schopper, 1990, harmonia mundi (3 CD)

6. Salome, créée le 9 décembre 1905 au Hofoper de Dresde, Richard Strauss (1864-1949)

salomé

Nos impulsions biologiques profondes et inavouables ; notre perception des parfums et des couleurs, les impressions de la peau au contact des étoffes et des métaux précieux ; la fascination de l’érotisme et de la cruauté: tout ça, c’est l’orchestre de Salome, ce flux puissant et irisé qui emporte, comme un épigramme de Nietzsche, toute illusion métaphysique, et qui ramène le drame aux frissons du corps. Par moment, l’innocence résonne de loin comme une berceuse perdue, mais elle est détruite par une innocence encore plus radicale, celle du désir – par-delà le bien et le mal.

G. Sinopoli, Orchester der Deutschen Oper Berlin, Studer, Rysanek, Terfel, Hiestermann, Bieber, 1991, DG (2CD)

 

 

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7. Norma, créée à la Scala de Milan le 26 décembre 1831, Vincenzo Bellini (1801-1835)

maria callas joue norma

Après l’avoir écouté, disait Wagner, l’on est amené à croire que l’art tragique de l’Antiquité peut renaître. Comme dans les plus grandes tragédies de Racine, un nœud sans issue et une angoisse brûlante, mais contrôlés, canalisés et mis en forme ; le drame comme paradoxe d’un classicisme olympique, un volcan qui laisse juste présager, menaçant, le magma qui gronde dessous. Au bord de l’irréparable (l’infanticide, la folie), des flots de lave commencent à couler, mais la beauté tragique reprend ses droits. À croire que pour Bellini l’Etna n’était pas seulement la montagne au pied de laquelle il est né.

G. Antonini, Orchestra La Scintilla, Bartoli, Jo, Osborn, Pertusi, Macias, 2013, Decca (2 CD)

8. Giulio Cesare in Egitto, créé au King's Theatre Haymarket de Londres le 20 février 1724, Georg Friedrich Handel (1685-1759)

Certes, l’opera seria italien du XVIIIe est un type de spectacle composite et bizarre, grandiose et virtuose, qui déjà à l’époque soulevait plein de débats esthétiques et de société (notamment auprès des intellectuels anglais). Mais Handel (sans Umlaut svp., c’est comme ça qu’il signe après s’être établi à Londres) est capable d’en faire une galerie d’aperçus sur la profondeur des passions humaines. Et puis, avec lui, quatre cultures musicales s’entrecroisent et se multiplient: formation allemande, assimilation des modèles italiens, fascination pour le «merveilleux» français, «terroir» britannique. L’Europe, c’est déjà une réalité!

M. Minkowski, Les Musiciens du Louvre, Mijanović, Kožená, von Otter, Hellekant, Mehta, Ewing, 2003, Archiv Produktion (2 CD)

9. La petite Renarde rusée (Příhody lišky Bystroušky), créé à Brno le 6 novembre 1924, Leoš Janáček (1854-1928)

Difficile de trouver une œuvre dans laquelle le sentiment de la nature est aussi poétique, sans le moindre soupçon de mièvrerie ; dans laquelle l’émerveillement enfantin, la gaité et le comique côtoient les réflexions sur le temps, la vie et la mort ; dans laquelle le langage musical est complexe et avancé, sans pourtant oublier le jeu de l’onomatopée et l’esprit de la comptine. Enjouée et mélancolique à la fois, inclassable et imprévisible (l’histoire est tirée d’une bande dessinée!) cette fable possède la fascination d’un conte archétypal.

C. Mackerras, Wiener Philharmoniker, Popp, Jedlika, Randova, 1991, Decca (2 CD)

10. Les Indes galantes, créée le 23 août 1735 à la Salle des Tuileries à Paris (Paris 1735/1736), Jean-Philippe Rameau

Les Indes galantes

On a souvent cru, surtout en France, que la réflexion passe par la parole et que la musique ne sert qu’à divertir l’oreille, tout au plus à imiter les passions de l’âme. Ici, un feu d’artifices de rythmes, d’harmonies et de techniques d’écriture est mis au service d’un débat sur la nature humaine, l’égalité des nations et la noblesse de l’esprit. On en sort avec le sentiment qu’on a fait le tour du monde et que finalement chaque coin de cette planète est habité par la beauté, l’intelligence et la sagesse. Par de la méchanceté aussi, mais qui ne triomphe pas: puisque le bon sens, disait Descartes, «est la chose du monde la mieux partagée».

W. Christie, Les Arts Florissants, McFadden, Piau, Poulenard, Rivenq, Fouchécourt, 1991, harmonia mundi (3 CD)

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